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Il est des moments dans la vie où l’on pense avoir tout perdu ; son amour, ses amis, son travail et où l’on a même peur de perdre sa maison et la raison.
A force de cv envoyés ça et là sans réponse, on a l’impression de ne plus exister et d’être devenu transparent aux yeux du monde entier.

Un simple coup de fil à une annonce, même si en soi, on sait que ce travail va être très dur, un simple accueil d’un éventuel employeur qui vous répond (lui, au moins) c’est un soulagement. Quand travailler, aller vers les autres, avoir une fonction devient l’essence même des vœux les plus chers.
Certes, le métier exercé dans les meilleurs moments manque. Certes, le travail trouvé ne met pas en valeur. Mais y aller. Accepter le dépassement de soi.
S’habiller chaudement et protéger les extrémités. Trouver de vieux vêtements. Et y aller. Vers l’inconnu. Travailler dans un champ en hiver, à genou. Dépasser cela et le prendre comme une expérience humaine.

J'arrive au point de rendez-vous, un début d'après-midi de février. Une voiture attend déjà. Dedans, une fille jeune et un garçon sans âge, à l'air très fatigué. Je les rejoins et nous faisons connaissance. Elle est hollandaise. Lui ? Abîmé par la vie. Elle est souriante et a visiblement l'habitude de ces travaux. Cela me rassure. Le paysan arrive et nous rejoignons en procession le lieu de travail, épouvantails que nous sommes dans nos accoutrements protecteurs du froid et du sol. Sans attendre nous ajoutons sur nos vieux habits une protection supplémentaire en caoutchouc. Vais-je y arriver ? Des caisses sont là éparpillées au départ de chaque sillon préparé. Nous allons planter des échalotes. A genou, dans la boue, la journée commence. 13-18h. C'est long, très long. Mais on discute, on fait connaissance. Chacun raconte en partie son expérience, sa galère. Certains ont choisi comme Etienne, jeune routard à dreadlocks souriant, de sillonner en camion le pays et au hasard travailler ici et là. Un couple de retraités fait de même mais n'a pas choisi, il leur manque deux ou trois trimestres pour enfin percevoir une petite retraite. Alors, ils sont là avec nous, à 60 ans, malgré leur début de vie professionnelle précoce. Et c'est l'entraide, les moins fatigués aident les plus âgés. Un goûter est organisé pendant la coupure, vers 15h30. Un petit quart d'heure de réconfort. Une clope. On y retourne. L'église au loin nous signale discrètement la fin de la journée. On se relève, harrassés. Mais je suis satisfaite. Pendant dix jours, le début d'un retour au travail.